LES ALLUMÉS DU JAZZ FONT DÉTOURS
4e épisode : Le Lieu Tranquille
Publié le 2026-10-30
Temps de lecture : 6 min.
Entretien avec François Cotinaud par Jean Mestinon
Photographies : Sylvie Cohen, B. Zon, Blackbox Film
« Tu ne manques pas la manifestation lorsque tu es présent à l'un des ses affluents » aurait dit Lao Tseu. Le 17 octobre, jour prévu par François Cotinaud, les équipes de Musivi et du Lieu Tranquille en association avec les Allumés du Jazz pour ce quatrième « détour » en quatrième vitesse de la gronde sociale, tout le monde avait en tête ce nouveau mouvement commencé par des enfants, ce qui dit beaucoup.
Le duo Dune, constitué de la flûtiste Fanny Ménégoz et du batteur Rafaël Koerner donna le ton et sortit, pour que l'on se dirige, le bon pendule à l'heure en assurant la plus complète solidarité avec les revendications du jour. Et on peut dire que la musique jouée ce jour-là par le duo fut au diapason, tant dans son expression que dans sa manière d'être. Elle chahute avec agilité, tendresse et générosité, des attifements de points de vue, points d'écoute, pour les amener à une sorte de libre harmonie naturelle.
C'est bien agréable d'être au Lieu Tranquille et, dès l'arrivée, on est frappé par la gentillesse de l'équipe (ce qui vaut mieux que d'être frappé par la maréchaussée). La nourriture y est délicieuse et pas chère, la limonade excellente. Pas mal d'enfants déambulent joyeusement, une petite fille ne quitte pas Dune des yeux. Vincent Tallé est là avec un stand des Allumés du Jazz, complété par les stands des maisons Musivi et nato. Les disques ont leur franc succès suscitant curiosité et conversations.
Après le premier entracte, projection du film de Christian Krönes, Florian Weigensamer, Welcome to Sodom réalisé en 2018. « Parfois tu tues le monstre, parfois c'est le monstre qui te tue. » Le monstre c'est Sodom, surnom donné à Agbogbloshie banlieue d'Accra, capitale du Ghana où sont entassées chaque année 250 000 tonnes de déchets numériques - smartphones, ordinateurs, écrans et autres carcasses électroniques : 250 000 tonnes rejetées par des sociétés occidentales égoïstement numérisées. 6 000 femmes, hommes et enfants travaillent dans cet enfer, l'un des plus toxiques de la planète, triant, récupérant ou brûlant cet amas expédié au Ghana en toute illégalité. Dans cet inimaginable lieu de vie, le film s'attache à des personnages qui tentent d'imaginer un futur possible : faire de la musique, dire de la poésie, danser ou même rêver de voyager dans l'espace. On entend aussi les souffrances d'une jeune veuve, d'une fille qui veut être garçon et cache son corps (le ramassage étant dévolu aux hommes) ou encore un jeune homme du pays voisin arrivé ici parce qu'homosexuel et juif. La force des images, ponctuée par la répétition de l'étouffante incinération des déchets, n'a d'égale que le respect des réalisateurs pour les gens qu'ils filment, les laissant nous conduire dans cette enclave infernale dont nous sommes si proches. L'ardeur de la jeune génération à espérer une vie loin de la pauvreté avec une folle créativité bouleverse.
Les plus curieuses et curieux (nombreux) prendront la revue Les Allumés du Jazz n° 37 bis (avril 2019, toujours disponible) avec le reportage de la photographe espagnole Judith Prat, sur un autre enfer aux mêmes causes : une mine de Coltan en République Démocratique du Congo.
Et puis vient l'attendu trio de François Cotinaud, saxophoniste, compositeur et soundpainter, ancien pilier de l'IACP, école fondée par le contrebassiste Alan Silva, et producteur des disques Musivi. A ce titre membre des Allumés du Jazz, il a organisé la soirée. Interview !
Pour quelle raison as-tu choisi le Lieu Tranquille pour ce « Détour » organisé par toi et Musivi en association avec les Allumés du Jazz ?
C'est un lieu incroyable, avec café, salle de concert modeste, loges pour les artistes, et dégagement en plein air pour boire, discuter ou se restaurer.
Tous les acteurs sur place sont bénévoles, agréables, sympathiques, et assez efficaces.
Le Lieu Tranquille fait partie de ces lieux, dits « tiers-lieux », qui échappent aux règles rigides des lieux habituels de spectacle, peut-être parce qu'ils sont gérés par des bénévoles. Or ce n'est pas le bénévolat qui en fait la force, mais l'engagement des personnes, leur volonté de créer un espace où tout puisse avoir lieu : d'une simple réunion dont le thème agrège des motivations, aux associations locales, luttant pour que la ville (re)devienne vivable, d'une envie d'espaces où les enfants ont leur place, où les circuits courts d'AMAP peuvent exister, où les centres d'intérêts politiques ne sont plus ligotés par des contraintes électorales, et où les manifestations culturelles sont sans doute moins jugées.
A l'heure où les musiques teintées d'improvisation peuvent sembler une vieille chose pour une génération vieillissante, puisqu'on n'y voit moins la nouvelle, il me semble très intéressant de parachuter ces façons de faire de la musique dans des lieux où on retrouve précisément un public mélangé, plus jeune, et encore curieux des choses moins attendues, ou moins formatées.
A ce titre, j'estime que les Allumés du Jazz, en tant qu'espèce bariolée de fédération de labels, incluant producteurs et inventeurs de musiques, continuent de représenter dans la musique ce que l'écriture (manuelle, humaine) est à l'IA, c'est-à-dire des îlots de créativité que les 50 % des musiques vendues aujourd'hui et fabriquées par l'IA ne feront jamais.
Comment as-tu conçu cette journée ?
Le lieu n'étant pas étiqueté « musique », j'ai imaginé y faire se rencontrer des personnes qui ne seraient pas venues dans un club de jazz ou un lieu dédié, et la programmation, entre deux concerts, d'un film qui vise à faire prendre conscience des dégâts collatéraux de nos comportements ici - l'achat compulsif de matériel informatique - a pu y contribuer.
Malgré la concurrence, si j'ose dire, de la manif étudiante et lycéenne, nous avons eu, en continu, une cinquantaine de personnes, dans ce lieu, dont quarante présentes pour les concerts et le film-débat.
Les problèmes techniques pour la diffusion du film nous ont tenus en haleine jusqu'à l'heure dite, et toute l'équipe s'est mobilisée pour tenter de résoudre les difficultés informatiques.
Le film Welcome to Sodom (1h30) a été vivement apprécié. C'est un univers impitoyable au Ghana où des centaines de personnes survivent en triant des déchets informatiques a priori occidentaux. Et Pierre Tenne a répondu à plusieurs questions dans un échange un peu raccourci à cause de la longueur du film.
Les deux concerts ont été appréciés, je crois, et d'ailleurs les disques se sont vendus.
La dernière heure s'est terminée en un immense repas dans tous les espaces disponibles dans une chaleureuse ambiance.
C'est très cool pour moi également, car j'ai pu à cette occasion tisser des liens avec le lieu, qui ne demande pas mieux que de refaire des événements de ce genre.
Pour quelle raison a-tu choisi de présenter le duo Dune, puis ce groupe Wai pour ce « détour » des Allumés du Jazz de Noisy ?
J'ai cherché deux formules contrastées dans cette modeste programmation. Contraste dans l'instrumentation, et donc les timbres : d'un côté, le groupe Dune, flûte et batterie, une formule qui interroge, de l'autre un trio de cordes et vents, apparemment plus conventionnelle mais qui peut surprendre dans le contenu.
J'ai pu partager la scène avec Fanny Menegoz dans le JCAO (Jazz Composers Allumés Orchestra - janvier 2024), et avec Rafaël Koerner au sein de l'ensemble Quoi de Neuf Docteur (1983-1996) fondé par Serge Adam. Ce sont des orfèvres de rythme, en plus d'être virtuoses de leur instrument. Leur musique raconte une histoire singulière, pas seulement due au paradoxe du couple flûte / batterie, mais du fait des histoires qu'ils semblent nous raconter : comme un folklore imaginé, sans tonalité reconnaissable, avec ruptures de son, minimalisme ou saturation.
Au total, ces deux concerts m'ont semblé offrir un échantillon de l'esprit des Allumés du Jazz.
Depuis combien de temps ce groupe existe-t-il et qui sont les musiciens qui le composent ?
J'ai fondé WAI pour l'occasion, l'occasion du « détour », saisissant celle-ci pour pouvoir proposer dans d'autres lieux (concerts à domicile, petites structures) mon univers musical. J'espère malgré la disparition visible des moyens alloués à nos musiques trouver d'autres opportunités pour développer WAI ou d'autres formules légères analogues.
Je connais Wolfgang Edener (guitare) depuis une dizaine d'années pour avoir partagé l'aventure du Spoumj (direction François Jeanneau, puis moi-même avec Valentine Quintin - 2006-2026). Shankar Kirpalani (contrebasse) faisait partie du groupe Amalgames (direction Christophe Mangou) embauché dans le festival de Soundpainting que j'ai organisé en 2013 et 2014. Il a aussi joué un peu dans le Spoumj. Tous deux ont une qualité de son qui m'a émerveillé. Je souhaitais faire revivre la couleur du groupe Algèbre (2013-2014 avec Daniel Beaussier et Pierre Durand, qui a enregistré « Topologie d'un manège », label Musivi), et y ajouter de nouvelles compositions, dont le principe est le même que celui qui présidait dans mon travail avec Texture (1981-1986), ou dans Text'up (2002-2007), à savoir un univers spécifique pour chaque pièce, laquelle est construite comme une petite suite mêlant des parties écrites parfois chambristes, et des parties improvisées.
Pour l'anecdote, qui présente peu d'intérêt ici mais que je vais dire quand même, nous partageons tous les trois une grande familiarité avec la langue allemande. C'est un hasard, mais qui nous conduira peut-être du côté du Rhin : wunderschön !
Que signifie le titre Wai ?
WAI signifie à la fois le respect ou le salut bouddhique d'origine thaïlandaise, et, dans l'argot latin, le boxon, ou la pagaille, qu'une musique peut engendrer si les conditions et l'art de la composition l'y invitent.
Une manière de rappeler que nous offrons la musique à un public, que c'est comme le saluer, et respecter les oreilles qui sont venues là, et que nous nous efforçons de conduire dans un voyage ou une aventure sonore. Ce monde sonore est habité. Peuplé de tout ce qui fourmille en nous-mêmes : la beauté, les déchirures, la justesse, les tensions, l'équilibre, le déferlement, la cohésion et les conflits.
