NAT HENTOFF

Publié le 2017-01-07
Temps de lecture : 8 min.
Les Allumés du Jazz
NAT HENTOFF
Les Allumés du Jazz

INTERVIEW DU JOURNAL N° 10


"NAT HENTOFF : LIBERTÉ SUR PAROLES

 

Il est des signes qui ne trompent pas, des noms associés au voyage de la musique qui servent de boussole. En écoutant Giant Steps ou Crescent de John Coltrane, Oh Yeah ou Mingus, Mingus, Mingus, Mingus... de Charles Mingus, On this Night d’Archie Shepp, East Broadway run down de Sonny Rollins, Something Else ou Tomorrow is the Question d’Ornette Coleman, Greenwich Village d’Albert Ayler, vous avez sans doute lu la prose intéressante de Nat Hentoff, plume capitale ayant partie liée avec le devenir de la musique et la vie des musiciens. Né en 1925 à Boston, Nat Hentoff a traversé l’histoire de la musique de jazz (mais aussi de folk, il fut l’un des premiers à parler de Bob Dylan, Joan Baez ou Buffy St Mary) comme élément indissociable et profondément enseignant de l’histoire des USA. Cette pointe fine de l’écriture comme arme de vérité est aujourd’hui plus que jamais une des voix indispensables de l’Amérique consciente, écrivant dans le Village Voice, le Washington Post ou The Progressive pour n’en citer que trois. Il est spécialiste du Premier Amendement. Parmi ses derniers ouvrages : The war on the Bill of Rights and the Gathering Resistance et The day they came to arrest the book.

 

Comment passe-t-on de critique de jazz à chroniqueur politique ?

En aucun cas, je ne passe de l'un à l'autre, pour moi les deux sont très liés. J’ai appris du jazz qu’il incarnait l'esprit d'expression, qu'il symbolisait la résistance, qu'il pouvait même être l'essence de la liberté politique. De plus, les musiciens voyageant, cela peut leur offrir de voir d'autres réalités, de les confronter les unes avec les autres et de leur conférer un caractère cosmopolite. Tout est imbriqué. Tout à l'heure, j'écoutais la  Harlem Suite de Duke Ellington et je pensais à la Bill of Rights (1), il faut sortir des compartimentations nuisibles, des spécialisations stériles.

 

Comment le jazz est-il venu à vous ?

 

Au moment de la grande dépression, pendant les fêtes, il y avait des conteurs qui chantaient dans la rue avec une passion gigantesque, ils improvisaient aussi beaucoup, cela me fascinait et je crois que ce sont eux qui m'ont ouvert les oreilles. J'avais 11 ans. À Boston où j'ai grandi, on entendait dans la rue des Public Address Systems qui passaient des disques. C'est là que j'ai entendu "Nightmare" d'Artie Shaw. Ça m'a bouleversé. Je voulais en savoir, en entendre davantage, je me suis mis à économiser. Je travaillais dans un commerce de fruits et légumes. On pouvait alors acheter 3 disques pour 1 dollar, mon premier lot contenait Billie Holiday, Count Basie et Duke Ellington. C’est alors que j'ai commencé à collectionner les disques. Le jazz est très vite devenu un moteur crucial, une part essentielle de ma force de vivre, quelque chose que je voulais approcher.

 

D'auditeur, vous êtes devenu un acteur...

 

Parallèlement à ma passion pour le jazz se développait celle pour la critique : le jazz a joué le rôle d’un révélateur qui m’a fait comprendre un peu mieux le pays dans lequel je vivais et dont il était lui-même issu. J'ai été étudiant à la Northeastern University de Boston. Là, nous avons monté un journal dont j'étais rédacteur en chef. J'ai découvert la possibilité de mettre en question les choses et les personnes qui nous entouraient, on se lançait dans de véritables investigations qui irritaient sérieusement le président de la fac. J'ai alors pleinement embrassé la liberté de parole et son absolue nécessité. Depuis, elle me guide en tout.

 

Et puis, il y a eu la radio ?

 

Oui, la station WMEX m'a embauché pour faire un peu de tout : sport, politique. Il y avait un créneau horaire à combler et le patron, qui connaissait mon amour du jazz, me l'a offert pour que j'y fasse ce dont j'avais envie. La scène de Boston était riche et de nombreux musiciens d'ailleurs venaient y jouer. On faisait des émissions en direct avec les musiciens et leurs orchestres sur le plateau, j'ai rencontré Duke Ellington, ce qui était pour moi extraordinaire. J'ai pu approcher les gens que j'aimais. J'ai repris ensuite un peu mes études. Et puis, Leonard Feather a quitté Down Beat. Norman Granz, avec qui je me suis ensuite lié, m'a recommandé et j'ai travaillé à plein temps comme rédacteur en chef pour New York. Je passais beaucoup de temps avec les musiciens dont j'apprenais énormément. J'allais chez Thelonious Monk. Là, par les musiciens, j'ai commencé à apprendre une autre partie de l'histoire de mon pays, celle que l'on n’enseigne pas à l'école. Ils me disaient ce qu'étaient les écoles de Harlem, le système scolaire, la discrimination raciale. J'ai été à Down Beat de 53 à 56 et j'ai été viré parce que j'avais embauché une jeune noire. Le patron qui était de Chicago ne voulait pas de noirs dans ce journal de jazz. Je me suis mis à écrire pas mal, notes de pochettes, livres (2), me sentant au plus près du mouvement musical.

 

Le free jazz a été une révolution ?

 

Non ! Une évolution, un état somme toute assez naturel, un développement logique, une extension des racines. Je me suis toujours méfié du terme, je n'aime vraiment pas ces catégories qui confinent souvent à la discrimination. Coleman Hawkins disait à Pee Wee Russell dans une séance que j'ai supervisée (3) : "Tu joues de drôles de notes". Lester Young aimait le dixieland et Charlie Parker était un grand joueur de blues. Les choses sont donc bien liées et les musiciens les plus "hip" en plein accord avec leur histoire. J'ai vu Ornette Coleman jouer un solo de Lester Young note à note pour clouer l e bec à un détracteur. Ornette était directement en prise avec les racines du jazz, il n'y avait pas de rupture. J'ai été l’un des premiers à écrire sur Ornette. C'est vrai qu'il n'était pas aimé au début. Aujourd'hui, ceux qui l'ont soutenu savent qu'ils ne se sont pas trompés.

 

Les musiciens de jazz devenaient alors de plus en plus politisés ?

 

On était dans la lutte pour les droits civiques. Il y avait un climat extrêmement tendu. En septembre 1963, par exemple, quatre adolescentes noires se trouvaient dans une  église lorsque l'édifice fut soufflé par l'explosion d'une charge de dynamite. Les esprits avaient été choqués, les musiciens parlaient de ça, ils le jouaient (3).

 

La musique influençait l'action ?

 

Elle la reflétait plutôt. Il y avait un effet cumulé de l'intensité du mouvement et de l'intensité de la musique. Les choses montaient ensemble, la tension se traduisait dans la musique. Tout le monde voulait participer. Si vous étiez musiciens, vous jouiez en fonction de ce qui se passait. Vous jouiez ce qui se passait. Charles Mingus était très militant, il incarnait cette colère, il l'avait mise en musique avec ces "Fables of Faubus" sur un disque que j'ai produit (4). Avec Max Roach, ils ont organisé un contre-festival de Newport contre l'exploitation dont ils se sentaient victimes. C'était directement lié avec l'ambiance politique du pays. Max Roach m'a ensuite parlé de son projet Freedom Now Suite avec Abbey Lincoln, Coleman Hawkins et Booker Little. Il s'agissait d'un manifeste très sérieux et plutôt nouveau. C'était enthousiasmant, je l'ai donc enregistré pour Candid. Le disque a été interdit en Afrique du Sud et évidemment haï ici par les opposants à la lutte pour les droits civiques.

 

À ce moment-là vous étiez producteur ?

 

Oui, pour Candid pendant deux ans, en 1960-61 : Max, Charles Mingus, Benny Bailey, Abbey Lincoln, Eric Dolphy, Cecil Taylor, Phil Woods, Steve Lacy, Pee Wee Russell, les rebelles de Newport... Une production assez intense due au fait que le propriétaire de Candid était dans les variétés en gagnant pas mal d'argent et me laissait faire ce que je voulais. Ça s'est arrêté lorsque les variétés ont commencé à battre de l'aile. Les labels indépendants sont vitaux pour la carrière des musiciens dont la plupart des grandes maisons ne se soucient pas ou peu. Il y a quelques exceptions ici et là comme pour Dave Douglas avec BMG. Mais les nouveaux musiciens, et c'est encore plus vrai aujourd'hui qu'à l'époque de Candid, ont leur sort intrinsèquement associé à celui des labels indépendants. Il faut donc les soutenir avec force. Reconnaissons à Bruce Landvall qui a repris la succession de Blue Note, fondé par Alfred Lion, d'avoir du nez pour les choses qui marchent, qualité qui n’est finalement plus très fréquente : Norah Jones en est un vivant exemple, même si elle n'a pas grand-chose à voir avec le jazz.

 

Les jeunes gens sont-ils aujourd'hui en manque de repères par rapport à l'époque que vous avez décrite ?

 

Il y a actuellement aux USA une belle résistance, mais on n’a pas de types, de leaders, de porte-voix, noirs ou blancs, de la qualité d'un Malcolm X par exemple.

 

Vous l'avez bien connu ?

 

On n’était pas toujours d'accord, mais je l'appréciais et l'aimais beaucoup, c'était un homme de principes avec un sens de l'humour très fin et une générosité merveilleuse.

 

Vous écrivez une colonne régulière intitulée The Aschcroft View ?

 

L'attorney general John Aschcroft est connu pour n'avoir jamais fait grand cas des libertés civiles. "La guerre contre le terrorisme" a permis à Aschcroft et à l'administration Bush de concocter le USA Patriot Act. Vous pouvez être suivi à la trace, vos lectures connues, vos emails lus sans que le FBI ait à se justifier, sans parler des conditions de détention des supposés suspects. Bush ayant été sourd aux libertés individuelles toute sa vie, le 11 septembre lui a fourni ainsi qu’à Aschcrof le prétexte d'une réduction très sérieuse et alarmante des libertés individuelles. Mais les choses bougent : 271 villes dont Chicago, New-York, Los Angeles ont voté une résolution officielle contre le Patriot Act. Vous serez surpris de voir qu'un certain nombre de conservateurs commencent à s'en inquiéter aussi. Les membres du Congrès sont donc un peu contraints à les écouter. Évidemment au final, il y a la Cour Suprême et ça...

 

Comment voyez-vous l'avenir des USA ?

 

Le danger serait que les jeunes, qui n'ont pas connu l'avant Patriot Act des Bush, Aschcroft et consort, valident l'état actuel. C'est aussi pourquoi je tiens cette colonne, il nous faut être vigilants, actifs, et informer sans cesse.

 

Les élections approchent, pensez-vous qu'un changement est possible ?

 

Je ne voterai pas pour la présidentielle, il n'y a aucun candidat qui ait la moindre intégrité. Je voterai pour les responsables locaux. L'intégrité n'a pas été le fort de nombre de nos présidents à quelques exceptions près : quoi que l'on pense de Truman ou Jefferson, ils croyaient tout de même en ce qu’ils disaient.

 

Abraham Lincoln non !

 

Lincoln a beaucoup œuvré pour la destruction des libertés civiles. L’avantage de la démocratie est sans doute qu’elle peut survivre à ses leaders à condition que les gens comprennent qu’ils sont eux-mêmes les véritables leaders (comme c’est écrit dans la constitution). "

 

 

Propos recueillis par Jean Rochard le 21 février 2004

 

 

(1)  La déclaration des droits, « Bill of rights », garantit aux citoyens américains la liberté d’expression, de religion et la liberté de la presse. Elle est composée d’un ensemble de dix amendements ajoutés dès 1787 à la Constitution de Philadelphie car le texte original n’avait rien précisé sur les libertés individuelles. La Constitution fut ratifiée par les treize états et ne fut appliquée qu’en 1789. Depuis, 17 amendements lui ont été rajoutés. Les plus marquants sont le 13e et le 14e, abolissant l’esclavage et garantissant à tous les citoyens la même protection par la loi ainsi que le 19e donnant aux femmes le droit de vote. La Constitution peut être amendée de deux façons : par le Congrès et par les législatures des états.

 

(2)  The Jazz Life, The Jazz Makers, Listen to the stories, Hear me talkin’ to ya and Jazz entre autres ouvrages.

 

(3)  Jazz Réunion, Candid avec Bob Brookmeyer, Jo Jones, Nat Pierce, Pee Wee Russell, Coleman Hawkins, Emmett Berry, Milt Hinton.

 

(4)  Charles Mingus Presents, Candid. Hentoff a aussi produit les disques de Mingus suivants : Mysterious Blues, Mingus!, Reincarnation of a lovebird. 

 

(5)  John Coltrane : « Alabama » in Live at Birdland (Impulse)

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